Extraits choisis de l'étude de Philippe Lacombe « La planche à voile », Techniques et culture, n°39, Sports et corps en jeu, novembre 1999, mis en ligne le 29 avril 2005 sur tc.revues.org. Consulté le 28 avril 2008.''

« Cette idée fut très lente à se dessiner, rien à voir avec une inspiration géniale ! Tout a commencé en 1962… la première planche a été mise en chantier en janvier 1967. Je n’ai jamais cru à l’idée géniale ou à l’inspiration divine. Les idées c’est comme les fruits. Ça mûrit lentement et tombe de l’arbre une fois parvenus à maturité. C’est un processus très lent à se mettre en place. » (Jim Drake, Planchemag, août 1997).

La première génération de planches à voile n’a pas grand-chose à voir avec la glisse : les engins sont lourds et inesthétiques. Porter le flotteur (qui pèse parfois jusqu’à 30 kg) nécessite une formation d’haltérophile et le chariot n’existe pas encore… Les véliplanchistes font donc de nombreux arrêts entre leur véhicule et l’eau; les plus courageux, en un mouvement proche de l’épaulé-jeté, soignent leurs biceps en calant le flotteur sur la nuque ou la tête. Ahanant, transpirant, rougissant, les véliplanchistes sont épuisés avant d’être sur l’eau. Et il faudra un second voyage pour le transport du gréement ! Ce dernier est coordonné : pied de mât en bois et inox, mât en aluminium ou en fibre, wishbone en teck (pour les Windsurfers), auxquels il faut encore rajouter une lourde dérive de contreplaqué ou de bois massif. Les voiles resteront blanches dans un premier temps, seul le logo de la marque y apparaît; les « packs-écoles » des planches Windsurfers seront livrés avec des voiles orange. Les premières coupes de voiles sont plus proches du « spi de vaurien usagé » que des formes actuelles.

Le divorce sera très vite consommé entre une formation « maritime » puis sportive, et une formation ludique et sportive, où dans le meilleur des cas, le milieu sera appréhendé par essais-erreurs successifs. Météorologie, marées, courants, sécurité, peuvent ainsi être considérés comme des phénomènes accessoires (ou négligés) par de nouvelles générations de pratiquants, jeunes et adultes. Ce qui explique pour partie les accidents. Les véliplanchistes sont souvent dénigrés, comme le sont en montagne les surfeurs des neiges. Les arguments sont d’ailleurs proches : vitesse, dangerosité, méconnaissance des lois de la nature… Les formateurs conservateurs du nautisme les stigmatisent sur un registre didactique :

« Ils ne savent rien de ce qui se passe sur l’eau, ils tirent sur le wishbone et bourre, bourre…, ni tactique, ni météo, ni technique, ça fait beaucoup quand même par rapport au dériveur. C’est un peu comme la génération de catamaran fun… on se pose pas de question ! »

La planche à voile constitue aujourd’hui un révélateur intéressant. Les véliplanchistes sont des funboarders. Les termes témoignent d’ailleurs de l’appar-tenance à une génération : au début de la decennie quatre-vingt, aux pan-am des in and out, ont succédé les guns de vitesse inspirés du surf; eux-mêmes relégués par la génération des raceboards et autres slaloms ou waves; les formes du flotteur sont scoop et outline; les pin tail et no nose du début des années quatre-vingt-dix sont déjà hors jeu; le même sort guette la génération freeride et convertible, puisqu’apparaissent les freerace.

Windsurf & effets de groupe:

(...) De fait, la navigation commence sur le sable. Il ne suffit pas, en effet, de saisir un footstraps du flotteur d’une main et le wishbone de l’autre, ce qui serait relativement simple sans vent; la difficulté réside dans le déplacement vers l’eau en présence d’un vent qui est tout de même la condition sine qua non de la navigation… Si l’exercice demande de l’entraînement, c’est aussi parce que le plus haut niveau d’expertise doit s’accommoder d’une certaine nonchalance, d’un détachement ostentatoire de ces contingences matérielles. Ici, « l’air naturel » nécessite une maîtrise totale de la culture technique. Les réajustements à l’orientation et à l’intensité du vent sont permanents… la démarche doit, elle, rester souple et rectiligne. Imaginez un instant le paradoxe du regard scrutant l’horizon, du sourire détaché… et de muscles tétanisés par l’effort, une concentration totale sur les variations du vent. L’exercice est ici assez proche de celui du culturiste posant sur scène, lors d’un effort total… mais le sourire aux lèvres.

Pour s’être risqués, en l’absence de maîtrise complète, à tenter de transporter tout le matériel (planche et gréement) —ainsi que le mettent en scène les photographies de la presse spécialisée—, certains se sont retrouvés par terre, la voile ayant pris « à contre ». Là, point de salut lorsque le vent s’oppose :

« Il vaut mieux tout lâcher, tu peux alors te récupérer, tu empannes, c’est comme sur l’eau… C’est toujours le cas lorsque tu rentres de nav’, d’abord tu es fatigué par l’effort, et en plus, lorsque tu arrives près du parking ou de la digue, le vent tournoie dans tous les sens, alors là, c’est pas la peine, ça va pas le faire… ».

On reconnaît donc les « blaireaux » à ce premier exercice de la descente de plage… et non pas au temps qu’ils mettent à gréer. Car les « pros »6, eux, évaluent parfois longuement les éléments météorologiques, avant et après la navigation. La grande question du parking est celle de la bonne surface de voile; il s’agit de ne pas se tromper; alors discussions et palabres vont bon train.

« Tu mets combien ?, Et X, il a pris quoi ?, Ouais la 5,5 m2 ça paraît pas mal, mais au fond, ça a l’air de forcir, alors j’hésite… Je vais peut-être prendre petit car je reste naviguer tout l’après-midi, et puis là-bas, ça forcit avec l’effet venturi, je compte rester par là… ».

Les hésitations durent parfois l’après-midi entier… après, il est trop tard pour aller sur l’eau. Des observations estivales relèvent ainsi des groupes consé-quents de planchistes préparant et gréant tout le matériel vers midi, en attendant le vent qui ne viendra peut-être pas : « Ici tous les jours le thermique se lève, il vaut mieux être prêt; comme ça on prend son temps, on discute… ». De fait, il arrive des exceptions à la régularité du vent thermique; c’est ainsi une journée consacrée à transporter, décharger, gréer, guetter, dégréer, ranger… et surtout palabrer avec sa tribu.

Article au complêt à ne pas louper et à lire sur tc.revues.org

Philippe Lacombe: Université de Bretagne Occidentale, Centre de recherche bretonne et celtique (CNRS) 29285 Brest Cedex

Tanks: SuperTof de WB22